dimanche 12 janvier 2014

La pilule c'est la vie !

  Le célèbre cogito de Descartes exprimait la thèse suivante, « je pense donc je suis ». Cette réflexion à la fois sur la conscience de soi et l’identité trouve une profondeur toute particulière dans le chef d’œuvre des frères (Andy) et sœurs (Lana) Watchowski, the Matrix. On se rappelle tous ce film qui a secoué le monde du cinéma de par ses effets spéciaux ahurissants mais aussi grâce à une réflexion ontologique originale. « Nous vous l’avions bien dit, ça devait arriver : à force de produire des machines pour vous servir, vous êtes devenus vous-mêmes les esclaves de vos instruments» (Patrice Maniglier, « Mécanopolis, Cité de l’avenir »). Par la technique la société décrite a enchainé les créations et les innovations technologiques, les hommes ont crée des machines toujours plus autonomes qui sont devenues « intelligentes », elles ont cessé d’obéir à l’homme et l’ont traqué pour l’utiliser, le thème du créateur objet est ici largement développé par le duo de  réalisateurs qui par ce biais proposent une question hautement philosophique. Si l’homme est l’initiateur du procédé technique, ne s’abolit-il pas devant son œuvre dès lors que les rouages entament leurs mouvements ? N’obéit-il pas à une sorte de pulsion créatrice et innovatrice qui ne provient peut être pas directement de lui mais plutôt de la technique elle-même ? Le progrès apporte de nouveaux besoins que seule la technique semble être capable de satisfaire, Ellul en présente dans Le Bluff Technologique les risques majeurs et parle d’ « autonomie de la technique », la marche vers le progrès bien que nous ayons l’illusion qu’elle soit à la fois maîtrisée et bénéfique est devenue quelque chose qui s’opère malgré la volonté même du créateur. Le processus lancé, il devient quasiment impossible à arrêter. 

Le film se déroule sur deux mondes différents où les machines, « les sentinelles » ont pris le pas sur l’Humanité. D’un coté la matrice, une sorte de programme informatique infiniment complexe où les humains évoluent dans une société factice régie par d’autres programmes. Morpheus, joué par Laurence Fishburne rend compte de ce terrible mensonge  « La Matrice est universelle. Elle est omniprésente. Elle est avec nous ici, en ce moment même. Tu la vois chaque fois que tu regardes par la fenêtre, ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens sa présence, quand tu pars au travail, quand tu vas à l’église, ou quand tu paies tes factures. Elle est le monde, qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité ». La vie dans la matrice témoigne d’une aliénation totale, aucun des habitants ne sait qu’il est utilisé par les machines dans le cadre d’un plan qui vise à la pérennité de leur expansion. Le créateur se retrouve conditionné et confiné au sein de sa propre œuvre, il est malgré lui déshumanisé. Mais certains hommes ont pris la pilule rouge, ils ont suivi le « White Rabbit » (le parallèle avec l’œuvre de Lewis Carol) à l’image de Néo et ont basculé hors de la matrice vers le monde réel, un monde où quelques hommes résistent à l’oppression des sentinelles dans une cité nommée Sion. Ce terme rappelle non sans mal le nom biblique de Jérusalem dans l’ancien testament et est porteur d’une autre interprétation de l’œuvre des Watchowski, ces hommes bien que confinés dans un monde quasiment lui aussi corrompu choisissent de se sentir être et vivre pleinement. Ils refusent toute ingérence dans la matrice, un chemin emprunt de facilité où l’on est orienté dans telle ou telle direction, ce n’est pas leur vraie vie et quitte à ce que celui-ci soit plus difficile, le chemin choisit est celui de la résistance humaine et de l’entraide, expression effective des sensations et des valeurs humaines. Matrix est un film qui pose la question du choix, chacun doit être maître de ses choix et croire en ses choix car c’est en choisissant que l’on existe vraiment.

Ce film est une métaphore de ce qu’est la puissance technique, on parle de puissance pour quelque chose en devenir, quelque chose de presque sous-jacent susceptible de se déployer à tout moment…ce concept est central puisqu’en croyant dominer la machine ou la technologie, on entame nous aussi un mécanisme qui va progressivement doter la technique du moyen de nous dépasser au fil des avancées techniques. La technique commence-t-elle à nous enfermer ? Vivons nous donc dans une sorte de matrice ? Est-il mieux d’en avoir conscience ? Faut-il y résister ? 

Alors ? Pilule bleue ou pilule rouge ?





GeoGeo