Le célèbre cogito de Descartes exprimait la thèse
suivante, « je pense donc je suis ». Cette réflexion à la fois sur la
conscience de soi et l’identité trouve une profondeur toute particulière dans
le chef d’œuvre des frères (Andy) et sœurs (Lana) Watchowski, the Matrix.
On se rappelle tous ce film qui a secoué le monde du cinéma de par ses effets
spéciaux ahurissants mais aussi grâce à une réflexion ontologique originale. «
Nous vous l’avions bien dit, ça devait arriver : à force de produire des
machines pour vous servir, vous êtes devenus vous-mêmes les esclaves de vos
instruments» (Patrice Maniglier, « Mécanopolis, Cité de l’avenir »). Par la
technique la société décrite a enchainé les créations et les innovations
technologiques, les hommes ont crée des machines toujours plus autonomes qui
sont devenues « intelligentes », elles ont cessé d’obéir à l’homme et
l’ont traqué pour l’utiliser, le thème du créateur objet est ici largement
développé par le duo de réalisateurs qui
par ce biais proposent une question hautement philosophique. Si l’homme est
l’initiateur du procédé technique, ne s’abolit-il pas devant son œuvre dès lors
que les rouages entament leurs mouvements ? N’obéit-il pas à une sorte de
pulsion créatrice et innovatrice qui ne provient peut être pas directement de
lui mais plutôt de la technique elle-même ? Le progrès apporte de nouveaux
besoins que seule la technique semble être capable de satisfaire, Ellul en
présente dans Le Bluff Technologique les risques majeurs et parle
d’ « autonomie de la technique », la marche vers le progrès bien
que nous ayons l’illusion qu’elle soit à la fois maîtrisée et bénéfique est
devenue quelque chose qui s’opère malgré la volonté même du créateur. Le
processus lancé, il devient quasiment impossible à arrêter.
Le film se déroule sur deux mondes différents où les
machines, « les sentinelles » ont pris le pas sur l’Humanité. D’un
coté la matrice, une sorte de programme informatique infiniment complexe où les
humains évoluent dans une société factice régie par d’autres programmes. Morpheus,
joué par Laurence Fishburne rend compte de ce terrible mensonge « La Matrice est universelle. Elle est
omniprésente. Elle est avec nous ici, en ce moment même. Tu la vois chaque fois
que tu regardes par la fenêtre, ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens
sa présence, quand tu pars au travail, quand tu vas à l’église, ou quand tu
paies tes factures. Elle est le monde, qu’on superpose à ton regard pour
t’empêcher de voir la vérité ». La vie dans la matrice témoigne d’une
aliénation totale, aucun des habitants ne sait qu’il est utilisé par les
machines dans le cadre d’un plan qui vise à la pérennité de leur expansion. Le
créateur se retrouve conditionné et confiné au sein de sa propre œuvre, il est
malgré lui déshumanisé. Mais certains hommes ont pris la pilule rouge, ils ont
suivi le « White Rabbit » (le parallèle avec l’œuvre de Lewis Carol) à
l’image de Néo et ont basculé hors de la matrice vers le monde réel, un monde
où quelques hommes résistent à l’oppression des sentinelles dans une cité
nommée Sion. Ce terme rappelle non sans mal le nom biblique de Jérusalem dans
l’ancien testament et est porteur d’une autre interprétation de l’œuvre des
Watchowski, ces hommes bien que confinés dans un monde quasiment lui aussi
corrompu choisissent de se sentir être et vivre pleinement. Ils refusent toute
ingérence dans la matrice, un chemin emprunt de facilité où l’on est orienté
dans telle ou telle direction, ce n’est pas leur vraie vie et quitte à ce que
celui-ci soit plus difficile, le chemin choisit est celui de la résistance humaine
et de l’entraide, expression effective des sensations et des valeurs humaines. Matrix
est un film qui pose la question du choix, chacun doit être maître de ses choix
et croire en ses choix car c’est en choisissant que l’on existe vraiment.
Ce film est une métaphore de ce qu’est la puissance
technique, on parle de puissance pour quelque chose en devenir, quelque chose de
presque sous-jacent susceptible de se déployer à tout moment…ce concept est
central puisqu’en croyant dominer la machine ou la technologie, on entame nous
aussi un mécanisme qui va progressivement doter la technique du moyen de nous
dépasser au fil des avancées techniques. La technique commence-t-elle à nous
enfermer ? Vivons nous donc dans une sorte de matrice ? Est-il mieux
d’en avoir conscience ? Faut-il y résister ?
Alors ? Pilule
bleue ou pilule rouge ?
GeoGeo
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